🏗️ ⚙️ THOMAS OU LA MÉCANIQUE DU VIDE 🔋
janvier 5, 2026 | by Jean-Yves M.
On admire souvent les entrepreneurs qui affichent des revenus à six chiffres sur les réseaux sociaux, mais qu’y a-t-il vraiment derrière le vernis ? La réalité est parfois glaçante. Derrière les succès éclatants se cachent souvent des vies personnelles en miettes : des mariages brisés, une absence totale de lien avec ses enfants et une santé mentale maintenue sous perfusion de somnifères.
Le problème est profond : nous avons glorifié une culture du sacrifice où ne pas dormir est une fierté. Pourtant, pour beaucoup, cette réussite n’est pas le fruit de la passion, mais d’une fuite. On travaille d’autant plus dur que l’on cherche à échapper à ses démons intérieurs ou à prouver sa valeur à un parent critique.
Le plus tragique, c’est que les qualités qui font de vous un entrepreneur brillant — discipline de fer, standards élevés, obsession de l’optimisation — sont précisément celles qui détruisent votre vie privée. Ce qui vous rend performant au bureau vous transforme en robot rigide et inaccessible à la maison. Il est temps de briser l’équation « Ma valeur = Mes résultats » avant que le corps ne présente l’addition.
THOMAS OU LA MÉCANIQUE DU VIDE
Thomas a quarante-deux ans. Trois entreprises créées, deux vendues, une qui tourne encore. Cent vingt salariés. Portfolio d’investissements. Appartements à Paris et Biarritz. Il lit ce texte un mardi soir, seul dans son bureau, après avoir annulé un dîner pour la troisième fois ce mois-ci. Il ne cherche pas de réponses. Il cherche un nom pour ce qui ne va pas.
Il ne trouve rien de cassé. C’est le problème.
L’ÉQUATION SILENCIEUSE
Thomas avait huit ans quand son père a perdu son emploi. Il se souvient du silence au dîner. Des regards entre ses parents. De l’électricité dans l’air qui changeait de voltage selon les nouvelles du jour. Il n’a jamais vécu de violence. Juste une équation qui s’est imprimée sans bruit dans son système nerveux.
Performance égale sécurité.
Ce n’est pas un traumatisme au sens théâtral. C’est un réglage. L’insécurité n’était pas violente. Elle était conditionnelle. L’enfant a compris que déranger était dangereux. Que l’atmosphère changeait quand il livrait de bons résultats. Micro-signaux lus. Livraison anticipée. Survie par facilité, pas par nature.
À quinze ans, Thomas excellait partout. À vingt-cinq, il créait sa première boîte. À trente, il vendait. À trente-cinq, il recommençait. Tout le monde parlait de passion, d’ambition, de drive. Personne ne voyait le mécanisme.
La performance n’est pas choisie. Elle est imposée.
Thomas ne veut pas réussir. Il doit.
L’ANESTHÉSIE VALORISÉE
Il y a trois ans, sa compagne lui a dit qu’il n’était jamais là. Pas physiquement. Mentalement. Elle a essayé d’expliquer. Thomas a pris des notes. Il a créé un fichier Excel. « Temps de qualité : objectif hebdomadaire ». Elle est partie six mois plus tard.
Le travail intense n’est pas une passion chez Thomas. C’est une anesthésie à flux continu.
Son agenda se remplit dès qu’il sent quelque chose de sensible approcher. Une émotion surgit, un objectif apparaît. Il optimise, prévoit, résout. Le cerveau occupé ne traite pas la solitude. Il ne traite pas le deuil de son père, mort il y a quatre ans. Il ne traite pas la peur de l’abandon qui pulse sous la surface.
La société paie pour cette dissociation. Elle l’appelle « résilience », « leadership », « focus ». En échange, elle demande une seule chose : ne pas sentir trop fort.
Thomas a donné une conférence l’année dernière sur son burn-out de 2019. Trois mille vues sur YouTube. Commentaires pleins d’admiration. L’émotion est tolérée si elle sert le récit. Pas si elle traverse.
Le succès est devenu un écran. Une occupation stratégique du système nerveux.
LA FORTERESSE TRANSPARENTE
Thomas comprend tout. Il analyse, contextualise, nuance. Ses associés admirent sa lucidité. Ses proches utilisent un autre mot, plus difficile à nommer. Absence. Distance.
Son intelligence n’est pas une curiosité. C’est un système de défense.
Il analyse pour ne pas ressentir. Il nomme pour ne pas traverser. Il contextualise pour ne pas être touché. Le mois dernier, son meilleur ami lui a dit : « Tu parles toujours de toi, mais je ne sais rien de toi. » Thomas a ri. Il a expliqué pourquoi c’était un paradoxe intéressant. Puis il est rentré chez lui et n’a rien senti pendant trois jours.
Plus son discours sur lui-même est brillant, plus l’expérience réelle est évitée.
Thomas se raconte pour ne pas se rencontrer. Distance. Évitement.
Admiré dehors. Absent dedans.
LA RÉGULATION SANS SUBSTANCE
Il y a un tableau Excel que personne ne voit. Chiffre d’affaires mensuel. Nombre d’articles de presse. Invitations à des événements. Followers sur LinkedIn. Thomas ne regarde pas ces chiffres par vanité. Il les regarde comme un diabétique vérifie sa glycémie.
Sa valeur n’est pas. Elle se calcule.
KPI personnel : si la courbe monte, il existe. Si elle stagne, il vacille. Si elle baisse, il disparaît. Le succès n’est pas une nourriture. C’est une dose. La tolérance augmente. Il faut plus pour ressentir moins.
Thomas ne vise pas un chiffre. Il fuit le vide qui apparaît entre deux pics.
Ce n’a rien à voir avec l’ambition. C’est une régulation pharmacologique sans substance. Le tapis roulant n’est pas un excès. Il est nécessaire. Il empêche la chute.
Régulation.
LE JOUR OÙ LE MÉCANISME S’ENRAYE
C’est arrivé un jeudi. Pas de drame. Pas d’événement déclencheur. Thomas s’est réveillé et n’a pas pu se lever. Pas de douleur physique. Pas de pensées noires. Juste une fatigue qui ne ressemblait à rien de connu.
Burn-out, a dit le médecin. Thomas a hoché la tête. Il a cherché un protocole. Il n’a trouvé que du flou.
Quand le mécanisme s’enraye, aucune révélation n’arrive. Aucune illumination. Seulement une fatigue qui ne part plus avec le sommeil. Des émotions sans objet, comme un fond sonore désaccordé. La disparition du désir de faire, sans qu’il soit remplacé par autre chose.
Thomas ne gagne pas une sagesse. Il perd un système de navigation.
L’armure n’était pas décorative. Elle était structurelle. La retirer fait mal. Et personne ne le félicite pour cette extraction. Le monde extérieur ne voit que le déclin. Le monde intérieur ne voit que le flou.
Il y a une fatigue nouvelle. Celle d’avoir tout dit, tout expliqué, tout optimisé. Et de réaliser que cela n’a rien changé.
APPRENDRE UNE LANGUE ÉTRANGÈRE
Son thérapeute lui a parlé de frontières. Thomas a d’abord pensé à des limites claires. Des règles. Un système. Ce n’est pas ça.
L’alternative n’est pas devenir une éponge.
L’armure bloque tout, y compris ce qui nourrit. La frontière, elle, sent avant de décider. Elle laisse passer ce qui nourrit. Elle refuse ce qui épuise. Elle s’ajuste sans crise.
La compétence à apprendre n’est pas « être ouvert ». C’est sentir.
Sentir la fatigue avant le burn-out. Sentir la colère avant la rupture. Sentir la tristesse avant l’engourdissement. Cela semble élémentaire. Pour Thomas, c’est une langue étrangère. Comme demander à un aveugle de naissance de décrire le rouge.
Il apprend. Lentement. Sans garantie.
CE QUE THOMAS A PERDU EN CHEMIN
Il va moins vite maintenant. Les associés ont remarqué. Certains s’inquiètent. La dissociation était un accélérateur. Sans elle, le monde ralentit.
On l’admirait pour son endurance. On le trouve moins impressionnant. Moins prévisible. Certaines personnes ont disparu de sa vie. Des relations qui reposaient sur son silence, sa disponibilité fonctionnelle, son rôle de rocher. Elles n’ont pas survécu à son humanité réapparue.
L’ancienne identité était claire. « Je suis celui qui réussit. » C’était un costume lourd, mais simple. « Je suis » est plus léger, mais infiniment plus vague.
Personne ne lui remet de médaille pour cette transition. Personne ne fête sa lenteur. Personne ne comprend pourquoi il n’optimise plus tout.
Ce chemin coûte. La vitesse. L’admiration. Certains liens. La clarté.
Disparition partagée.
LA QUESTION QUI RESTE
Thomas est assis dans son bureau. Dehors, Paris brille. Il n’a pas ouvert son ordinateur depuis trois jours. Pas de crise. Pas d’effondrement. Juste un silence nouveau.
La question qui reste est la seule qui vaille.
Que fais-tu quand la souffrance qui te faisait avancer n’est plus disponible ?
Il n’y a pas de réponse brillante. Pas de plan d’action en sept étapes. Pas de méthode. Seulement l’obligation de répondre avec sa vie, et non plus avec ses résultats.
Thomas ne sait pas encore ce qu’il va faire. Il sait juste qu’il ne peut plus faire comme avant. Le mécanisme s’est enrayé. Le système de navigation a disparu.
Il reste debout dans le vide. Sans écran. Sans armure.
Juste lui.
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